Courmayeur au petit matin. Je guette l'aube depuis plusieurs kilomètres. La dernière descente, raide et technique sur la ville italienne m'a mis un peu à mal. Pourtant, je ne force pas, essayant au mieux de garder de l'énergie pour la seconde partie de course.
Les glaciers offrent une blancheur éclatante dans l'azur naissant. Il est à peine six heures, 80km et dix heures de courses. Je cherche Léonie dans l'immense salle, elle m'attend patiemment, tout l'attirail étendu sur la table. Je mange à la hâte, une tape dans la main et ça repart.
La montée au refuge Bertone ne m'épargne pas. Les jambes s'alourdissent, et mes intestins remuent. Je commence à rêver de toilettes. J'ai des frissons malgré l'effort et la relative douceur matinale.
Au refuge, je bois, je mange, et surtout, j'en profite pour visiter les WC italiens. On m'en a dit beaucoup de bien, j'imagine un trône en marbre avec peintures de renaissance au plafond. Pourquoi pas un tableau de Mona Lisa accroché à la porte. L'Italie, c'est quand même le pays de Léonard. Je médite à tout cela assis dans le cube en plastique, la tête dans la porte à cause du manque d'espace. Je ne vais pas faire la fine bouche, je suis assis et me dis que cette pause va me délester d'un peu de poids. En trail, il faut voyager léger, surtout quand il y a beaucoup de kilomètres.
Plus j'avance, plus je me sens faible. Au grand col Ferret, ma plus grande priorité est de trouver des feuilles et un endroit pour m'arrêter à l'abri des passages. Sur un trail, beaucoup mette leur pudeur de côté et n'hésitent pas à uriner sur le chemin. Quand ce n'est pas carrément en courant. L'une des bizarrerie de ce sport, il faut croire qu'un peu de vent dans l'entrejambe donne un coup de fraîcheur pour la suite. Bon, je préfère pas savoir ce qu'ils se mettent sur les chaussures et les guiboles au passage. C'est vrai que sur une course de vingt heures ou plus, un seconde est TRÈS précieuse.
La suite de mon parcours, c'est genre Petit Poucet, en moins glamour. Je laisse des traces de mon passage au fil des kilomètres. On sait jamais, d'ici à ce que me prenne l'envie de faire marche arrière et retourner à Cham dans l'autre sens. Je campe à Fouly. J'essaie de dormir avant la montée de Champeix, dix minutes de pause sous le auvent d'un chalet. Il paraît que l'herbe est plus douce en Suisse, et moi, je suis comme Saint Thomas, je ne crois que ce que je vois (et que je teste). Je m'arrête à de nombreuses reprises. Mes jambes sont de plus en plus raides. Je peine à courir sur le plat ou les descentes. Pour rajouter du mal au mal, je continue mes squats à l'écart du chemin. Punaise, si j'avais su qu'il me faudrait faire du renforcement musculaire en plus des kilomètres parcourus, pas sûr que j'aurais signé.
Petite parenthèse. Si vous êtes perdus en pleine nature et que vous êtes pris d'une envie pressante, je vous recommande la petasite. Feuille épaisse et large, présente surtout dans les milieux humides. Son dessous parcouru de veinules est recouvert d'un duvet soyeux qui prendra le plus grand soin de votre derrière. La bardane est également très appréciée, et offre la particularité d'être comestible. Le grand veratre est la solution de secours en montagne. Recto ou verso, il n'y a guère de différence. Feuille épaisse, essuyage correct, son côté un peu rêche ne vous laissera probablement pas un sentiment impérissable. En dernier recours, pommes de pin (à prendre dans le bon sens, sans quoi vos fessiers princiers risquent de s'en souvenir), Fougères (n'hésitez pas à en prendre beaucoup à la fois pour ne pas vous en mettre plein les doigts), et si vraiment vous n'avez rien parce que le milieu est très minéral, va falloir vous satisfaire de pierres. Mais là, de vous à moi, vous êtes sincèrement dans la m... (Et c'est le cas de le dire)
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| La petasite, PQ nature par excellence |
Depuis le Grand Col Ferret, je ne cesse de passer en revue les kilomètres restants. Je sais qu'à partir de Champeix, il me restera un cinquantaine de kilomètres. Mon cerveau s'est mué en calculatrice. Alors là, si je fais du huit à l'heure dans les descentes, du quatre dans les montées, si je pondère à 1/3 descente par rapport à la montée, que j'élève au carré de l'hypothenuse... Je vais arriver à la nuit 😱
Vingt quatre heures, c'était la limite que je m'étais fixée. Pas plus. Et je me rends compte que cette barrière horaire va être (largement) dépassée. À Champeix, Léonie ne m'a pas abandonné. Toujours là, toujours vaillante (bien plus que moi). -Tiens, prends un Haribo, me fait-elle, ça te rendra plus beau.
Ok, j'invente. C'était pour la rime. Et pour essayer d'être drôle. Non, à Champeix, j'ai envie de chialer, j'en peux plus, j'en ai marre, je suis vidé (dans tous les sens du terme), et c'est pas un Haribo qui va me permettre d'enclencher le turbo.
-Mais put..., Benoît arrête avec tes rimes débiles! (Ça c'est la petite voix dans la tête, celle qui se met en place quand tout s'effondre et que le temps commence à devenir long. Très longs. Trop long).
-Ça va? me demande Léonie.
Non. Je sais pas ce que je fous là. Je ne sais pas comment je vais pouvoir réussir à continuer. Surtout qu'au bout, il n'y a pas de Graal. Pas des millions à se mettre dans les poches. Pas de voyage aux Seychelles offert à tous finishers, pas même un bon restau.
Mais je sais qu'il y aura la famille. Les enfants. Et depuis le début de la galère (tiens, l'aventure a changé de nom), je n'ai qu'une image en tête, passer la ligne d'arrivée en fendant la foule et en tenant la main de mes enfants. (Euh, question foule, hormis trois chats et quelques touristes égarés, pas sûr qu'à l'heure où j'arrive il reste beaucoup de monde).
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| Essai de sieste à Champeix |
Les minutes fondent. J'essaie de dormir. J'attends de me sentir mieux pour manger. Léonie attend. Son sourire me réconforte. J'abandonne ? Je continue?
Après une longue pause, je me remets en route. Rendez-vous à Trient. Sauf que cette fois-ci, je ne peux plus du tout courir. Les jambes sont verrouillées. Que ça va être long...


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