Nouveau roman "Trois Petits Pas"

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mercredi 9 septembre 2026

UTMB - 5ème (et dernière) partie

Oui, je sais. Là, ça commence à être L'URMB (Ultra Récit du Mont Blanc).
Je commence à vous Ultra Saoûler. En plus, cette manière agaçante de distiller le récit en différentes parties...
Allez, je ne vais pas en rajouter, place aux faits. Vallorcine dans le viseur. 
J'ai passé l'infernale montée des Tzeppes, la mort dans l'âme. Plus de signe de Simon. Simon, mon pote, mon copain, mon héros. Lui avec qui j'ai passé des moments incroyables, partagé les pires peines, les plus grands chagrins. Notre amitié avait traversé les Océans (ou juste la Mer du Nord, entre Calais et Douvre, 30km au bas mot. C'est pas encore la distance d'un Ultra, mais c'est comme si). Cet Anglais qui paraissait si Français...
Oui, j'en fait des tonnes. Quand on est dans le mal, tout est exacerbé. Simon (à prononcer [SAÏMONE]) a disparu à Trient. Je n'ai pas réussi à le motiver pour poursuivre notre invraisemblable, magique, incroyable épopée. Je viens de perdre un pote incroyable avec qui j'ai partagé trois phrases et quelques onomatopées. 

L'obscurité commence à poindre. Verbe poindre. Au présent: l'obscurité point. Je me pose la question de la conjugaison au futur. Poindra ? Alors au passé... Il pointait ? Poignait ? 
Je n'invente rien. Voilà ce qui m'obsède pendant de nombreuses minutes. La conjugaison du verbe poindre à tous les temps et toutes les formes.
J'essaie d'occuper mon cerveau, je commence à divaguer, je vois des bouts de bois se transformer en pain au chocolat. J'appelle Léonie, il est vingt heures, les boulangeries sont fermées. Elle me suggère une pizza. Je vois les parts dégoulinantes de fromage bien gras, l'image me fait rêver, mais ce n'est pas pour ça que je peux aller plus vite.
J'appelle Isa. Elle est rentrée à la maison avec les enfants. 
-Mais on revient te voir à l'arrivée ! me coupe-t-elle d'un coup, alors que je parle d'abandon.
On cale un horaire, neuf heures demain. Je n'ai aucun intérêt à continuer de marcher dans la nuit. Ou alors en mode zombie, à faire peur aux concurrents pour éviter de perdre trop de places.

A Vallorcine, Léonie ne m'a pas abandonné. Je lui avais suggéré de rentrer. Se reposer. Dormir. Je n'avais pas prévu de lui faire vivre une si longue journée. Mais elle est là, fidèle au poste. Avec la pizza. Le coca. Les bonbons. Le saucisson et les cocktails apéro. Manque plus que la bière et le génépi. Au point où j'en suis, autant se mettre une bonne cuite.
-T'as l'air frais, me fait Léonie en rigolant.

Repas du parfait sportif


On partage la pizza, et il est temps pour elle d'aller dormir. Moi, c'est lit de camp. Je prends mes aises (et surtout une couverture) et surtout, je dors.


Qu'elle va être belle, ma nuit


A une heure du matin, mon téléphone me réveille. Je n'ai pas le temps de décrocher. Je cherche dans mon sac mon téléphone. Je farfouille plusieurs minutes, avant de me rendre compte que mon sac n'est pas mon sac, mais celui de mon voisin. 
Oups. Je trouve mon téléphone et pianote sur l'écran, allongé sur le lit. Un visage me dévisage d'en haut.
-C'est vous Benoît ?
Je souris de toutes mes dents. Oui.
-Ah, on vous cherchait partout. Sur le logiciel, on vous a vu rentrer, mais jamais ressortir. Vous prévoyez de rester encore longtemps? 
Je regarde ma montre.
-Encore trois heures.
La femme éclate de rire.
-C'est la première fois que je vois un coureur peu pressé de rallier la ligne d'arrivée!
Je me tourne, et qui je vois en face de moi?
Simon. L'ami de ma vie. 
-Oh, mon pote, t'es là?
Il me regarde, surpris.
-Yes.
-On va le faire, mon pote. On va y arriver. Toi et moi jusqu'au bout du monde.
Je continue à parler, jusqu'à ce que je me rende compte que Simon... n'est pas Simon. Mais un sosie. Ou quelqu'un qui lui ressemble. Ou alors pas trop. Faut dire qu'en ayant partagé cinq minutes de vie avec Simon (et surtout son dos vu qu'il marchait devant moi), je ne suis plus vraiment sûr de son visage.

A quatre heures du matin, j'ai droit à un massage, avant de repartir. Je traîne. Quatre heures trente. J'ai une envie folle d'y aller. Ce qu'il y a de bien, à cette heure tardive et matinale, c'est que j'ai plein d'amis qui marchent à mon rythme. Oui, passé un certain temps de course, c'est le bal des éclopés. Ceux qui se sont fait une cheville. Un genou. Qui ont une tendinite. Qui ont mal au cerveau. Heureusement, il y en pour qui tout va bien, mais qui mettent juste un peu plus de temps.


Le temps d'une photo


Quand j'atteins la Flégère, dernier point culminant du tour, il fait déjà bien jour. Je discute avec les bénévoles du ravitaillement qui me présentent deux magnifiques parts d'un gâteau crémeux au chocolat. Personne n'en veut, me disent-ils. Et les mouches vont bientôt arriver. Alors je donne de ma personne, je fais un bon geste. En bon samaritain, je les engloutis d'une traite. Pour éviter que les mouches se servent.
Et enfin, Chamonix. La famille est là. Léonie est venue aussi.
L'arrivée se fait avec les enfants, main dans la main. Il est huit heures trente, l'arrivée ne casse pas trois pattes à un canard, à part quelques couche-tard (ou lève tôt), il n'y a personne.


Attente (interminable) des enfants. Enfin, il est là ?!!!


J'aurai bouclé ma boucle. J'avais eu mille scénarios. Rêvé d'un top 20. De pouvoir parler de mes talents d'écrivain. D'avoir enfin une belle occasion de parler de mon dernier bouquin, dont les critiques sont très positives, mais auquel il manque un coup de projecteur pour le mettre en avant.
Bon, ok, je suis finisher.
On m'a cité Courbertin il n'y a pas si longtemps: "L'important, c'est de participer". Pour le moment, pas sûr que je m'en satisfasse.

A l'occasion de cet UTMB, plusieurs records sont tombés. Et figurez-vous que je détiens peut-être l'un des plus grands d'entre eux.
Je suis le coureur qui a passé le plus de temps sur les bases de repos. Temps total: 7h27mn22sec. Si je compte les arrêts intempestifs et les différentes pauses sur le bord des sentiers, j'en suis à près de 8h30.
Il n'y a pas de petite gloire.
Des super-héros, vous connaissiez l'homme araignée, l'homme chauve-souris, l'homme fourmi. 
Mais aucun n'arrive à la cheville de l'homme escargot.

Et bon, de vous à moi, avec un dossard 317, je ne vois pas comment la course aurait pu bien se dérouler.
317, si on enlève le 7 et qu'on inverse le 3 et le 1, ça fait...

Merci ma famille, pour les encouragements et le final
Merci mille fois Léonie pour le temps que tu as pris pour venir
Merci les amis et tous ceux qui m'ont suivi et encouragé, de près ou de loin
Merci à mes partenaires: Rossignol, Cr'oc&Go, Nutripure, Julbo, Sidas, Lagolight, la Foulée d'Annemasse

On se revoit bientôt ;o)




lundi 7 septembre 2026

UTMB - 4ème partie

- POUR UNE FOIS DE TA CHIENNE DE VIE FERME TA GRANDE GUEULE

Court échange avec ma petite voix, dont je ne parviens plus à me séparer. J'aimerais bien l'abandonner quelque part au bord du sentier. Je sais pas, moi, va te chercher un autre coureur, vérifie bien qu'il ne fait pas sa bouse au milieu du chemin, mais lâche-moi un peu les basques.

Instant grossier, les nerfs qui lâchent. 

Désolé, mais il y a un moment ou faut dire les choses. C'est dingue comme avec la fatigue, on en vient à ne plus se supporter soi-même. Je me sens nul, con, moche. Ce que valide bien entendu ma petite voix (et s'il vous plaît, amis lecteurs, inutile d'en rajouter).


La voix se tait un instant. Je suis en train de longer le lac de Champeix. J'ai envie de piquer une tête, ja sais que ça me ferait un bien fou. Tout me pousse à y aller, ne serait-ce que le contact de l'eau froide sur mes cuisses. Mais j'ai la flemme d'enlever chaussettes et chaussures. Oui, ça tient à peu de chose. Je suis parti depuis plus de quinze heures, cent vingt bornes au compteur et la seule chose qui me retient, c'est la flemme de me délacer. D'un autre côté, vu mon état, je serais bien capable de tomber et de me noyer dans cinquante centimètres d'eau. Il y a quand même un truc qui tourne pas rond dans mon cerveau. En fait, j'ai toujours l'espoir de pouvoir recourir, d'avaler les kilomètres comme on avale un spaghetti, de recommencer à prendre du plaisir. Apprécier la distance. La nature, le vent sur la peau.

Dans une autre vie, oui.





Les descentes sont interminables. Je m'appuie sur mes bâtons, rêve de montée. Oui, au moins, dans les montées, j'ai l'impression de ne pas être trop manchot (expression de la langue française, même si cul de jatte serait plus approprié dans ce contexte). Après une descente technique et un faux plat qui me paraissent interminables, j'arrive enfin au pied d'une montée. Et...

- Nooooonnn, pas une montée.

En fait, j'en suis au stade où je ne veux plus rien. Plus de trail, plus de dossard. Mais qu'est-ce qui m'a poussé à me mettre dans cette galère. Quel abruti a pu faire germer une telle idée à la con, quel..

Euh... Toi.

Petite voix. Toi. Moi. Ok, bon, réflexion faite, c'était une idée de génie.

Mais le génie, là, il bafouille son trail. Je me fais doubler, doubler, doubler. Je cherche des compagnons de galères. Je rejoins Simon, un anglais que j'essaie de motiver, qui paraît être dans le même état que moi. D'une pâleur inquiétante (normal pour un anglais, me direz-vous), et à l'arrêt dans les montées (d'une autre côté, les montagnes pour les anglais, c'est une chimère).

Pour passer le temps, je me raconte des histoires, j'imagine comment présenter mon récit à venir, je me dis que j'aimerais bien me fouler une cheville, m'ouvrir un genou sur un rocher, me taper la tête contre un arbre après un dérapage incontrôlé, m'empaler sur un sapin déraciné. Bref, si n'importe quel prétexte peut se présenter sur mon chemin, je suis preneur. Sauf que rien.

Rien de gore, pas la moindre entrailles accrochées à une branche, je suis parti pour traîner ma croix jusqu'au bout. À Trient, je n'ai même pas le courage de faire le crochet à la tente de ravitaillement pour prendre un morceau de saucisson. Je ne ferai pas le moindre mètre supplémentaire.


Descente sur Trient



Léonie est venue m'encourager. Elle avance quelques instants à mes côtés.

-Tu vas vite, là, non?

Non, c'est pas elle qui me dit ça, mais moi. Attention, hein, quatre à l'heure, c'est bien au-delà de la vitesse de croisière du moment. Ce serait pas le moment de faire une sortie de route.

-On se retrouve à Vallorcine? me demande-t-elle.

Ai-je le choix? Il me reste une trentaine de kilomètres.

Je n'ai plus qu'à prendre mon mal en patience et espérer arriver à Vallorcine avant la nuit. Pour Chamonix, on verra. Je crois que je vais camper à Vallo. Je ne suis plus à une nuit près.


vendredi 4 septembre 2026

UTMB, troisième partie

 Courmayeur au petit matin. Je guette l'aube depuis plusieurs kilomètres. La dernière descente, raide et technique sur la ville italienne m'a mis un peu à mal. Pourtant, je ne force pas, essayant au mieux de garder de l'énergie pour la seconde partie de course. 

Les glaciers offrent une blancheur éclatante dans l'azur naissant. Il est à peine six heures, 80km et dix heures de courses. Je cherche Léonie dans l'immense salle, elle m'attend patiemment, tout l'attirail étendu sur la table. Je mange à la hâte, une tape dans la main et ça repart.

La montée au refuge Bertone ne m'épargne pas. Les jambes s'alourdissent, et mes intestins remuent. Je commence à rêver de toilettes. J'ai des frissons malgré l'effort et la relative douceur matinale. 

Au refuge, je bois, je mange, et surtout, j'en profite pour visiter les WC italiens. On m'en a dit beaucoup de bien, j'imagine un trône en marbre avec peintures de renaissance au plafond. Pourquoi pas un tableau de Mona Lisa accroché à la porte. L'Italie, c'est quand même le pays de Léonard. Je médite à tout cela assis dans le cube en plastique, la tête dans la porte à cause du manque d'espace. Je ne vais pas faire la fine bouche, je suis assis et me dis que cette pause va me délester d'un peu de poids. En trail, il faut voyager léger, surtout quand il y a beaucoup de kilomètres.

Plus j'avance, plus je me sens faible. Au grand col Ferret, ma plus grande priorité est de trouver des feuilles et un endroit pour m'arrêter à l'abri des passages. Sur un trail, beaucoup mette leur pudeur de côté et n'hésitent pas à uriner sur le chemin. Quand ce n'est pas carrément en courant. L'une des bizarrerie de ce sport, il faut croire qu'un peu de vent dans l'entrejambe donne un coup de fraîcheur pour la suite. Bon, je préfère pas savoir ce qu'ils se mettent sur les chaussures et les guiboles au passage. C'est vrai que sur une course de vingt heures ou plus, un seconde est TRÈS précieuse.

La suite de mon parcours, c'est genre Petit Poucet, en moins glamour. Je laisse des traces de mon passage au fil des kilomètres. On sait jamais, d'ici à ce que me prenne l'envie de faire marche arrière et retourner à Cham dans l'autre sens. Je campe à Fouly. J'essaie de dormir avant la montée de Champeix, dix minutes de pause sous le auvent d'un chalet. Il paraît que l'herbe est plus douce en Suisse, et moi, je suis comme Saint Thomas, je ne crois que ce que je vois (et que je teste). Je m'arrête à de nombreuses reprises. Mes jambes sont de plus en plus raides. Je peine à courir sur le plat ou les descentes. Pour rajouter du mal au mal, je continue mes squats à l'écart du chemin. Punaise, si j'avais su qu'il me faudrait faire du renforcement musculaire en plus des kilomètres parcourus, pas sûr que j'aurais signé.


Petite parenthèse. Si vous êtes perdus en pleine nature et que vous êtes pris d'une envie pressante, je vous recommande la petasite. Feuille épaisse et large, présente surtout dans les milieux humides. Son dessous parcouru de veinules est recouvert d'un duvet soyeux qui prendra le plus grand soin de votre derrière. La bardane est également très appréciée, et offre la particularité d'être comestible. Le grand veratre est la solution de secours en montagne. Recto ou verso, il n'y a guère de différence. Feuille épaisse, essuyage correct, son côté un peu rêche ne vous laissera probablement pas un sentiment impérissable. En dernier recours, pommes de pin (à prendre dans le bon sens, sans quoi vos fessiers princiers risquent de s'en souvenir), Fougères (n'hésitez pas à en prendre beaucoup à la fois pour ne pas vous en mettre plein les doigts), et si vraiment vous n'avez rien parce que le milieu est très minéral, va falloir vous satisfaire de pierres. Mais là, de vous à moi, vous êtes sincèrement dans la m... (Et c'est le cas de le dire)

La petasite, PQ nature par excellence 


Depuis le Grand Col Ferret, je ne cesse de passer en revue les kilomètres restants. Je sais qu'à partir de Champeix, il me restera un cinquantaine de kilomètres. Mon cerveau s'est mué en calculatrice. Alors là, si je fais du huit à l'heure dans les descentes, du quatre dans les montées, si je pondère à 1/3 descente par rapport à la montée, que j'élève au carré de l'hypothenuse... Je vais arriver à la nuit 😱


Vingt quatre heures, c'était la limite que je m'étais fixée. Pas plus. Et je me rends compte que cette barrière horaire va être (largement) dépassée. À Champeix, Léonie ne m'a pas abandonné. Toujours là, toujours vaillante (bien plus que moi). -Tiens, prends un Haribo, me fait-elle, ça te rendra plus beau. 

Ok, j'invente. C'était pour la rime. Et pour essayer d'être drôle. Non, à Champeix, j'ai envie de chialer, j'en peux plus, j'en ai marre, je suis vidé (dans tous les sens du terme), et c'est pas un Haribo qui va me permettre d'enclencher le turbo.

-Mais put..., Benoît arrête avec tes rimes débiles! (Ça c'est la petite voix dans la tête, celle qui se met en place quand tout s'effondre et que le temps commence à devenir long. Très longs. Trop long).

-Ça va? me demande Léonie.

Non. Je sais pas ce que je fous là. Je ne sais pas comment je vais pouvoir réussir à continuer. Surtout qu'au bout, il n'y a pas de Graal. Pas des millions à se mettre dans les poches. Pas de voyage aux Seychelles offert à tous finishers, pas même un bon restau.

Mais je sais qu'il y aura la famille. Les enfants. Et depuis le début de la galère (tiens, l'aventure a changé de nom), je n'ai qu'une image en tête, passer la ligne d'arrivée en fendant la foule et en tenant la main de mes enfants. (Euh, question foule, hormis trois chats et quelques touristes égarés, pas sûr qu'à l'heure où j'arrive il reste beaucoup de monde).

Essai de sieste à Champeix 


Les minutes fondent. J'essaie de dormir. J'attends de me sentir mieux pour manger. Léonie attend. Son sourire me réconforte. J'abandonne ? Je continue?

Après une longue pause, je me remets en route. Rendez-vous à Trient. Sauf que cette fois-ci, je ne peux plus du tout courir. Les jambes sont verrouillées. Que ça va être long...



jeudi 3 septembre 2026

UTMB, 2ème partie

Le départ, c'est un peu club sandwich. Surtout quand on n'est pas aux avants postes. Devant, il y a une coureur qui gêne. À gauche, un autre qui joue des coudes. À droite c'est pareil. Et derrière, ça pousse parce que devant ça ne va pas assez vite. 
Tout autour, la foule est en liesse. Les portables sont levés, essayant de capturer au mieux les images de cette marée humaine fendant l'air. La folie est partout et va même crescendo au fil des kilomètres. Je ne peux pas doubler mais qu'importe, j'ai prévu de ne pas dépasser mes allures d'entraînement tout au long de la course. Moyenne à 8km/h, les enfants m'ont traité de papy quand je leur ai annoncé ça la semaine dernière.

La nuit arrive rapidement. Sur la montée du col de Voza, première difficulté du jour, la guirlande lumineuse se met en place. Frontales vissées au couvre-chef, nous n'avons qu'une idée en tête, rallier Chamonix à Chamonix le plus vite possible, quitte à en avoir le tournis.
Saint-Gervais rime avec folie, jamais je n'ai vu autant de spectateurs ni de ferveur sur un évènement auquel j'ai pris part. Un truc de dingue. Je cherche la famille. Je les aperçois derrière les barrières, un bisou à chacun et je repars.
Aux Contamines, Léonie m'attend pour le premier ravitaillement. Changement de flasques, gels et boisson énergétique, je repars sans perdre de temps. Plus loin, Notre-Dame de la Gorge. Je n'ai pas de mot pour décrire. J'ai déjà parlé de folie, mais là... Le sourire vissé jusqu'aux oreilles, à m'en décrocher mâchoire et zygomatiques, je joue avec la foule, au rythme des olas. 

Hallucinant. Grandiose. Démesuré. Je n'ai jamais aimé l'aspect commercial UTMB. Le système mis en place pour se qualifier, le prix du dossard, mais je voulais prendre le départ pour vivre au moins une fois dans la vie cette ferveur qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Des centaines de mètres à ne plus deviner le chemin, à voir la foule s'écarter sur son passage, à devenir sourd tant les encouragements sont fous.
J'ai les tympans qui sifflent, qui explosent. D'un coup, c'est le silence. Ça y est, je suis sourd. Je m'imagine déjà en train d'apprendre le langage des signes. La prochaine carrière sera paralympique. Mais non, le grand silence, c'est juste celui de la nuit, la vraie, les spectateurs n'ont pas eu le droit de monter plus haut, ici, tout n'est que calme et nature, la guirlande blanche est devenue rouge (par respect pour la nature, les coureurs ont l'obligation d'avoir une lumière rouge, plus tamisée). C'est Noël avant l'heure. 

J'essaie d'être dans ma bulle, me forçant à ne pas accélérer. Les odeurs environnantes me rappellent que je ne suis pas seul. J'aimerais parler de celles du serpolet, de la menthe sauvage, de l'humus épicé sous les sapins, des cèpes et des chanterelles.
Non, c'est moins glamour. Les odeurs, c'est surtout les pets incessants des coureurs. Et pour les bruits, il y a les rots, qui font trembler la roche. L'un de mes coachs (du temps où j'étais licencié en ski à Megève), féru de poésie et de jolis mots, me disait toujours en lâchant une énorme caisse : "qui ni ne pète ni ne rote un jour explose".
Oui, mais quand même...

Au col du Bonhomme, la pleine lune est plus efficace que les halos de nos frontales. Je reconnais l'endroit pour y être passé il y a un an lors de notre traversée des Alpes en famille. Nous avions ensuite pris le chemin du Beaufortain alors que cette fois-ci, je descends sur les Chapieux. Je me force à descendre lentement. Ne pas brûler les étapes, la route est encore longue, tout comme l'est la nuit. Plus de quarante bornes au compteur, un quart de parcours. Comme une lettre à la poste. Je commence à grappiller pas mal de places. 
Elle va être belle la nuit.

Crédit photo UTMB



Je n'ai pas d'écouteurs. Pas de ceinture cardio. Pas de montre GPS. Rien de connecté. L'envie d'être dans l'instant. Je vois le trail ainsi, une connexion avec la nature, avec moi-même. Laisser aller ses pensées sans éléments perturbateurs, imaginer déjà les premières lignes du récit à venir. Je me vois à Chamonix, main dans la main avec les enfants, franchissant la ligne en levant nos bras, les jambes fraîches et en feu.
Mais c'est dans la descente qui me mène à Courmayeur que je sens que mes jambes vont être en feu. Au premier sens du terme. Il y a un truc qui cloche...


Crédit photo UTMB


mardi 1 septembre 2026

UTMB - 1ère partie

La première fois que j'ai entendu parler de l'événement, je me suis dit que ceux qui prenaient le départ avaient dû louper quelque chose dans leur vie. Je n'imaginais pas comment on pouvait s'infliger du sport à outrance, mettre un dossard pour courir pendant près de vingt quatre heures (plus encore si affinités). Une aberration, d'autant plus qu'à peine un tiers des coureurs franchissait la ligne d'arrivée. C'était il y a plus de vingt ans, j'étais en carrière dans le ski de fond, je rêvais de publier un jour un livre, je n'avais pas d'enfants, j'étais jeune, j'avançais cheveux (que j'avais encore foisonnants) au vent. Plein de convictions, surtout celle que jamais on ne m'y prendrait (au départ d'un de ces trucs de débiles). Oui, je radote, si vous suivez ce que j'écris, j'ai déjà raconté tout ça ou à peu près, depuis les cheveux se sont fait la malle (ils ne supportent plus le bonhomme), et mes baskets se sont perdues pas mal de fois (et moi avec), et mon quatrième livre a vu le jour (oh, comme c'est bizarre, il y a du trail dans les pages).

Je ne vais pas vous mentir, après un printemps à me trainer comme un légume, énergie et envie au raz des pâquerettes, j'avais de sérieux doutes quant à ma participation à cette grande boucle. J'ai longuement pensé aux nombreux prétextes, excuses, tournant et retournant la question d'un DNS (le fameux Did Not Start) dans tous les sens. Mais ne sachant pas de quoi serait fait demain, je me suis dit qu'il serait dommage de louper la grande Messe du trail. Rien que pour l'ambiance, qui fait rêver tous traileurs (à une ou deux chaussures près. Avis aux détracteurs). 
L'envie est revenue au courant de l'été lorsque nous sommes partis en famille faire une itinérance dans les Pyrénées. En rentrant de trek, j'ai continué d'enfiler les baskets, fait quelques belles bambées. Chemin faisant, les jours ont raccourci et un beau jour, je me suis retrouvé à Cham avec un dossard accroché au ventre (qui avait pris une ou deux tailles de trop avec l'oisiveté printanière). L'impression d'être jeune, casquette vissée sur la tête, les jambes frétillantes et le corps plein d'envie. En plus, j'avais trouvé une assistance de choc de dernière minute (Merci mille fois Léonie), prête à passer une nuit aussi blanche que la mienne.

Je suis arrivé le mardi. Chamonix était en pleine effervescence, la MCC était déjà pliée, les coureurs de la TDS en train de vivre un moment hors du temps (météo pourrie, si si, vous avez bien lu. Après quatre mois de sécheresse et de canicule, dame nature avait choisi LA semaine pour inverser la tendance et bazarder tout ce qu'elle avait en stock (orage, foudre, grêle, froid...) pour en faire voir de toutes les couleurs aux coureurs. 
Les rues étaient foisonnantes, touristes et traileurs venus des quatre coins du Monde déambulaient dans les allées bondées, et je savais que les trois prochains jours allaient être très, mais alors vraiment trèeees longs. Comme beaucoup ici, je n'avais qu'une hâte, être enfin sur la ligne de départ pour en découdre.

L'attente se sera prolongée jusqu'au dernier moment. Les orages ayant été annoncés jusque tard dans l'après-midi du vendredi, le départ a été déplacé de deux heures. On s'est calé avec Léonie pour faire un point sur les différents ravitaillements, et à trente minutes du moment fatidique, je suis allé rejoindre la foule de participants sous l'arche de depart. Excité comme une puce, cardio déjà à 200 alors que je n'avais pas encore fait trois petits pas (message subliminal, il va bien falloir vois décider à l'acheter si vous ne l'avez pas encore, en plus Noël approche, c'est le cadeau idéal 😇).

Je rentre par le sas élite. Dans la tête, l'ambition de terminer dans les 40 premiers. Être sous les 24 heures, m'approcher des 22 heures. Je sautille, plein de rêves et de bonne volonté. La foule est omniprésente, l'ambiance de départ électrique. Ludo, incontournable speaker des plus grands événements, lance le décompte. La musique résonne contre les murs de pierre des bâtiments. Soudain, il n'y a plus un bruits. Plus un souffle, plus un geste, seulement les battements de cœurs, qui font trembler le pavé...




jeudi 27 août 2026

Bientôt l'UTMB

Ce qu'est l'UTMB?

Si vous le demandez, c'est que vous débarquez de Mars.

Que vous revenez d'une mission de vingt ans en Antarctique, à étudier la reproduction des renards polaires (et vous avez dû vous tromper de continent, c'était plutôt l'Arctique, raison pour laquelle vous rentrez bredouille)

Que votre femme vous a encouragé à aller étudier le Yéti du Népal, espace rare et endémique, et qu'elle vous à autorisé à rentrer à la seule condition d'avoir un cliché de la bête (et grâce à l'IA, vous avez pu faire un montage pour la berner. Mais elle n'est pas dupe, rentrer ne veut pas dire que vous pourrez avoir une place dans le lit conjugal, vous allez encore dormir sur la quille quelques nuits semaines mois années de plus.

Que vous êtes partis pour un tour du Monde à la voile et avez échoué sur une île déserte non répertoriée sur le globe

Ou alors capturé par une tribu indigène en voulant remonter jusqu'à la source de l'Amazone

Prisonnier par les gardiens de l'Atlantide lors d'une plongée sous marine

Ou alors que vous avez (comme moi) toujours un temps de retard sur tout (je vous rassure, ce n'est pas avoir l'esprit lent, c'est juste savoir prendre son temps)

Bref, l'UTMB c'est déjà demain. Vois aurez tout le loisir de faire vos recherches sur Internet pour essayer de comprendre quand, comment. Et le pourquoi, là je crois qu'il ne faut plus chercher à comprendre, même moi, je ne me comprends plus moi-même.

(Et si vraiment vous voulez quelques explications, je vous conseille le super, incontournable, incroyable, fantastique roman "trois petits pas" d'un auteur en devenir (en toute objectivité et avec beaucoup d'humilité)