Nouveau roman "Trois Petits Pas"

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jeudi 3 septembre 2026

UTMB, 2ème partie

Le départ, c'est un peu club sandwich. Surtout quand on n'est pas aux avants postes. Devant, il y a une coureur qui gêne. À gauche, un autre qui joue des coudes. À droite c'est pareil. Et derrière, ça pousse parce que devant ça ne va pas assez vite. 
Tout autour, la foule est en liesse. Les portables sont levés, essayant de capturer au mieux les images de cette marée humaine fendant l'air. La folie est partout et va même crescendo au fil des kilomètres. Je ne peux pas doubler mais qu'importe, j'ai prévu de ne pas dépasser mes allures d'entraînement tout au long de la course. Moyenne à 8km/h, les enfants m'ont traité de papy quand je leur ai annoncé ça la semaine dernière.

La nuit arrive rapidement. Sur la montée du col de Voza, première difficulté du jour, la guirlande lumineuse se met en place. Frontales vissées au couvre-chef, nous n'avons qu'une idée en tête, rallier Chamonix à Chamonix le plus vite possible, quitte à en avoir le tournis.
Saint-Gervais rime avec folie, jamais je n'ai vu autant de spectateurs ni de ferveur sur un évènement auquel j'ai pris part. Un truc de dingue. Je cherche la famille. Je les aperçois derrière les barrières, un bisou à chacun et je repars.
Aux Contamines, Léonie m'attend pour le premier ravitaillement. Changement de flasques, gels et boisson énergétique, je repars sans perdre de temps. Plus loin, Notre-Dame de la Gorge. Je n'ai pas de mot pour décrire. J'ai déjà parlé de folie, mais là... Le sourire vissé jusqu'aux oreilles, à m'en décrocher mâchoire et zygomatiques, je joue avec la foule, au rythme des olas. 



Hallucinant. Grandiose. Démesuré. Je n'ai jamais aimé l'aspect commercial UTMB. Le système mis en place pour se qualifier, le prix du dossard, mais je voulais prendre le départ pour vivre au moins une fois dans la vie cette ferveur qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Des centaines de mètres à ne plus deviner le chemin, à voir la foule s'écarter sur son passage, à devenir sourd tant les encouragements sont fous.
J'ai les tympans qui sifflent, qui explosent. D'un coup, c'est le silence. Ça y est, je suis sourd. Je m'imagine déjà en train d'apprendre le langage des signes. La prochaine carrière sera paralympique. Mais non, le grand silence, c'est juste celui de la nuit, la vraie, les spectateurs n'ont pas eu le droit de monter plus haut, ici, tout n'est que calme et nature, la guirlande blanche est devenue rouge (par respect pour la nature, les coureurs ont l'obligation d'avoir une lumière rouge, plus tamisée). C'est Noël avant l'heure. 

J'essaie d'être dans ma bulle, me forçant à ne pas accélérer. Les odeurs environnantes me rappellent que je ne suis pas seul. J'aimerais parler de celles du serpolet, de la menthe sauvage, de l'humus épicé sous les sapins, des cèpes et des chanterelles.
Non, c'est moins glamour. Les odeurs, c'est surtout les pets incessants des coureurs. Et pour les bruits, il y a les rots, qui font trembler la roche. L'un de mes coachs (du temps où j'étais licencié en ski à Megève), féru de poésie et de jolis mots, me disait toujours en lâchant une énorme caisse : "qui ni ne pète ni ne rote un jour explose".
Oui, mais quand même...

Au col du Bonhomme, la pleine lune est plus efficace que les halos de nos frontales. Je reconnais l'endroit pour y être passé il y a un an lors de notre traversée des Alpes en famille. Nous avions ensuite pris le chemin du Beaufortain alors que cette fois-ci, je descends sur les Chapieux. Je me force à descendre lentement. Ne pas brûler les étapes, la route est encore longue, tout comme l'est la nuit. Plus de quarante bornes au compteur, un quart de parcours. Comme une lettre à la poste. Je commence à grappiller pas mal de places. 
Elle va être belle la nuit.

Crédit photo UTMB



Je n'ai pas d'écouteurs. Pas de ceinture cardio. Pas de montre GPS. Rien de connecté. L'envie d'être dans l'instant. Je vois le trail ainsi, une connexion avec la nature, avec moi-même. Laisser aller ses pensées sans éléments perturbateurs, imaginer déjà les premières lignes du récit à venir. Je me vois à Chamonix, main dans la main avec les enfants, franchissant la ligne en levant nos bras, les jambes fraîches et en feu.
Mais c'est dans la descente qui me mène à Courmayeur que je sens que mes jambes vont être en feu. Au premier sens du terme. Il y a un truc qui cloche...


Crédit photo UTMB


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