- POUR UNE FOIS DE TA CHIENNE DE VIE FERME TA GRANDE GUEULE
Court échange avec ma petite voix, dont je ne parviens plus à me séparer. J'aimerais bien l'abandonner quelque part au bord du sentier. Je sais pas, moi, va te chercher un autre coureur, vérifie bien qu'il ne fait pas sa bouse au milieu du chemin, mais lâche-moi un peu les basques.
Instant grossier, les nerfs qui lâchent.
Désolé, mais il y a un moment ou faut dire les choses. C'est dingue comme avec la fatigue, on en vient à ne plus se supporter soi-même. Je me sens nul, con, moche. Ce que valide bien entendu ma petite voix (et s'il vous plaît, amis lecteurs, inutile d'en rajouter).
La voix se tait un instant. Je suis en train de longer le lac de Champeix. J'ai envie de piquer une tête, ja sais que ça me ferait un bien fou. Tout me pousse à y aller, ne serait-ce que le contact de l'eau froide sur mes cuisses. Mais j'ai la flemme d'enlever chaussettes et chaussures. Oui, ça tient à peu de chose. Je suis parti depuis plus de quinze heures, cent vingt bornes au compteur et la seule chose qui me retient, c'est la flemme de me délacer. D'un autre côté, vu mon état, je serais bien capable de tomber et de me noyer dans cinquante centimètres d'eau. Il y a quand même un truc qui tourne pas rond dans mon cerveau. En fait, j'ai toujours l'espoir de pouvoir recourir, d'avaler les kilomètres comme on avale un spaghetti, de recommencer à prendre du plaisir. Apprécier la distance. La nature, le vent sur la peau.
Dans une autre vie, oui.
Les descentes sont interminables. Je m'appuie sur mes bâtons, rêve de montée. Oui, au moins, dans les montées, j'ai l'impression de ne pas être trop manchot (expression de la langue française, même si cul de jatte serait plus approprié dans ce contexte). Après une descente technique et un faux plat qui me paraissent interminables, j'arrive enfin au pied d'une montée. Et...
- Nooooonnn, pas une montée.
En fait, j'en suis au stade où je ne veux plus rien. Plus de trail, plus de dossard. Mais qu'est-ce qui m'a poussé à me mettre dans cette galère. Quel abruti a pu faire germer une telle idée à la con, quel..
Euh... Toi.
Petite voix. Toi. Moi. Ok, bon, réflexion faite, c'était une idée de génie.
Mais le génie, là, il bafouille son trail. Je me fais doubler, doubler, doubler. Je cherche des compagnons de galères. Je rejoins Simon, un anglais que j'essaie de motiver, qui paraît être dans le même état que moi. D'une pâleur inquiétante (normal pour un anglais, me direz-vous), et à l'arrêt dans les montées (d'une autre côté, les montagnes pour les anglais, c'est une chimère).
Pour passer le temps, je me raconte des histoires, j'imagine comment présenter mon récit à venir, je me dis que j'aimerais bien me fouler une cheville, m'ouvrir un genou sur un rocher, me taper la tête contre un arbre après un dérapage incontrôlé, m'empaler sur un sapin déraciné. Bref, si n'importe quel prétexte peut se présenter sur mon chemin, je suis preneur. Sauf que rien.
Rien de gore, pas la moindre entrailles accrochées à une branche, je suis parti pour traîner ma croix jusqu'au bout. À Trient, je n'ai même pas le courage de faire le crochet à la tente de ravitaillement pour prendre un morceau de saucisson. Je ne ferai pas le moindre mètre supplémentaire.
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| Descente sur Trient |
Léonie est venue m'encourager. Elle avance quelques instants à mes côtés.
-Tu vas vite, là, non?
Non, c'est pas elle qui me dit ça, mais moi. Attention, hein, quatre à l'heure, c'est bien au-delà de la vitesse de croisière du moment. Ce serait pas le moment de faire une sortie de route.
-On se retrouve à Vallorcine? me demande-t-elle.
Ai-je le choix? Il me reste une trentaine de kilomètres.
Je n'ai plus qu'à prendre mon mal en patience et espérer arriver à Vallorcine avant la nuit. Pour Chamonix, on verra. Je crois que je vais camper à Vallo. Je ne suis plus à une nuit près.










